AUX ARÈNES poème de Jacques Réda

Aux Arènes.

La petite lectrice des Arènes de Lutèce
Que lisait-elle dans ce gros volume ? Était-ce
Un catalogue, un manuel ou quelque insipide roman ?


Je dis : elle lisait, alors qu’apparemment
Rien ne peut l’empêcher de lire encore des années :
Elle est en marbre blanc.


Des voix époumonées
Montent du milieu de l’arène où l’on joue au football.
La lumière laiteuse y mousse dans un bol.
Tout autour, des arbres savants s’adressent des harangues.
Des amoureux muets s’instruisent de leurs langues.


Cependant la liseuse lit, mais lit-elle vraiment ?
Si l’on observe un peu ce petit monument
Dont l’art aimable a désarmé la raideur de la pierre,
On voit bien que les yeux, sous la fine paupière,
Se portent au-delà de l’ouvrage : sur le gazon


Précis ou bien plutôt vers un vague horizon
Qui flottait déjà entre deux lignes de la lecture.
Non, elle ne lit pas, mais elle s’aventure
Dans ce monde aussi délicat et pâle que ses traits.
Car je n’ai pas noté que la liseuse est très
Jolie.


Elle ne lira plus. Elle attend que paraisse
Sur la page ennuyeuse et que sa main caresse,
L’ombre d’une autre main tendue. Alors en claquant
Le livre, d’un seul bond elle foutra le camp.

Jacques Réda, l’Adoption du système métrique, 2004.


L’auteur de ce poème, Jacques Réda, est né le 24 janvier 1929 à Lunéville. Poète, éditeur et chroniqueur de jazz, il a fait à de nombreuses reprises l’éloge de la lenteur dans sa poésie.

La statue qui a inspiré ce poème à Jacques Réda, faisait partie d’un monument érigé en 1905 à la mémoire de l’archéologue et anthropologue Gabriel de Mortillet (1821-1898).

Le buste en bronze de Mortillet a été fondu en 1942 durant l’occupation, reste la colonne et la jeune liseuse ou …. rêveuse d’après jacques Réda.

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