Les Misérables de Victor Hugo : origine de Fantine

Fantine et Cosette peintes par Margaret Bernardine Hall. Huile sur toile (1886)
MargaretBernardineHalLFantine
7 janvier 1841, après trois tentatives infructueuses Victor Hugo  est élu à l’ Académie Française. Âgé de seulement 39 ans il a déjà réalisé une oeuvre considérable : des poésies (les Orientales, les chants du crépuscule …), des pièces de théâtre ( Hernani, Ruy Blas …), des romans (le dernier jour d’un condamné, Notre Dame de Paris…).

Les invitations pleuvent pour le jeune Académicien. Quarante-huit heures après l’élection en voici une de Mme de Girardin. L’écrivaine et journaliste Delphine Gay, devenue l’épouse du plus grand publiciste de son temps, est une grande amie de Victor Hugo, il lui voue une grande admiration.

Delphine GAY vers 1850
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Madame de Girardin demeurait alors au 41 rue Laffitte dans le 9éme arrondissement de Paris.

La rue Laffitte, vue vers l’église Notre-Dame-de-Lorette et le Sacré-Coeur. 
RueLaffitte

A table, Mme de Girardin a placé le général Bugeaud à sa droite et Victor Hugo à sa gauche. Curieusement, Bugeaud qui vient d’être nommé gouverneur général de l’Algérie, se proclame hostile à toute colonisation.

Thomas Robert Bugeaud, maréchal de France (15.10.784-10.6.1849).
Bugeaud

En réaction à ces propos Hugo réagit ainsi : – Notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche vers la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde; c’est à nous d’éclairer le monde. Vous pensez autrement que moi, c’est tout simple. Vous parlez en soldat, en homme d’action. Moi, je parle en philosophe et en penseur .     

Portrait de Victor Hugo dans les années 40 par Victor-Florence Pollet (1811-1882). 
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Victor Hugo quitte d’assez bonne heure Mme Girardin. On est le 9 janvier. Il neige à flocons. Depuis octobre 1832 la famille Hugo habite place Royale, la future place des Vosges, la plus belle de Paris

Impossible avec ses souliers de soirée de revenir à pied chez lui.

Le 6 place Royale. Hugo  loua cet appartement de 1832 à 1848. C’est aujourd’hui un musée géré par la ville de Paris.. 
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Hugo s’engage dans la rue Taitbout se souvenant qu’il y a une station de fiacres sur le boulevard. Pas de cabriolet en vue.Il attend. La neige tombe de plus en plus drue.

Il fait  le planton, quand il voit un jeune homme, « ficelé et cossu dans sa mise », se baisser, ramasser une poignée de neige et la planter dans le dos d’une fille qui stationnait au coin du boulevard et qui était en robe décolletée.

Hugo se souvient : -cette fille jette un cri perçant , tombe sur le fashionable, et le bat.

Le-bourgeois-et-Fantine

Le jeune homme rend les coups, la fille riposte, la bataille va crescendo, si fort et si loin que les sergents de ville accourent.

Ils empoignent la fille et ne touchent pas à l’ homme. En voyant les sergents de ville mettre la main sur elle la malheureuse se débat.  Mais, quand elle est empoignée , elle témoigne la plus profonde douleur.

Elle crie : -Je n’ai rien fait de mal, je vous assure, c’est le monsieur qui m’en a fait; Je ne suis pas coupable; je vous en supplie laissez moi. Je n’ai rien fait de mal, bien sûr, bien sûr !.

Les sergents de ville lui répliquent sans l’écouter :  -Allons marche tu en as pour tes six mois ». Ils la trainent jusqu’au poste de police le plus proche rue Chauchat, derrière l’Opéra.

 

fantine

Victor Hugo intéressé malgré lui à la malheureuse, les suit au milieu de cette cohue de monde qui ne manque jamais en pareille circonstance.

Arrivé au poste, il s’arrête. Va t’il entrer prendre partie pour la fille ? Depuis deux jours les journaux sont <sont pleins de son nom>. Se mêler à une semblable affaire c’est prêter le flanc à toutes sortes de plaisanterie. Bref, il n’entre pas.

Il regarde à travers les carreaux embrumés Il voit la pauvre fille se traîner de désespoir par terre, s’arracher les cheveux; la compassion le gagne, tant pis pour sa réputation, il se décide à entrer.

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Le commissaire de police surpris se retourne  et d’une voix brève et péremptoire lui demande : -Que voulez-vous, monsieur ?

-Monsieur, j’ai été témoin de ce qui vient de se passer; je viens déposer de ce que j’ai vu et vous parler en faveur de cette femme. A ces mots la fille, regarde Hugo, muette d’étonnement et comme étourdie.

Dans un premier temps le commissaire se montre hautain et refuse d’enregistrer la déposition de Hugo.

– Monsieur dit Victor Hugo lorsque vous saurez qui je suis, vous changerez peut être de ton et de langage et vous m’écouterez.

– Qui êtes-vous Donc, Monsieur ? Hugo se nomme.

Le commissaire de police se répand en excuses,  devient aussi poli et déférent qu’il avait été arrogant, lui offre une chaise et le prie de vouloir prendre la peine de s’asseoir.

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Hugo raconte ce qu’il a vu de ses propres yeux.

Il termine son témoignage en ajoutant que certes la jeune femme s’était jetée sur le monsieur, mais qu’elle était dans son droit, que ce serait plutôt l’homme coupable de cette tentative envers elle qu’il faudrait condamner à des dommages-intérêts. Enfin que ce n’était pas la fille qu’on aurait dû arrêter, mais l’homme.

Pendant ce plaidoyer, la fille de plus en plus surprise, rayonnait de joie et d’attendrissement. Que ce monsieur est bon ! Mon dieu qu’il est bon ! Mais c’est que je ne l’ai jamais vu. Je ne le connais pas du tout !

Le commissaire prend la parole : -Je crois tout ce que vous avancez, monsieur; mais les sergents de ville ont déposé; il y a un procès-verbal commencé. Votre déposition entrera dans le procès-verbal. Mais il faut que la justice ait son cours et je ne puis mettre cette fille en liberté.

 

Choses vues est un recueil de notes et de mémoires de Victor Hugo, publié à titre posthume sous la forme de deux séries, en 1887 et en 1900. Dans ce recueil, Hugo relate les événements survenus au cours de son existence dont l’histoire qui lui inspira Fantine.f11

-Comment ! monsieur, après ce que je viens de vous dire et qui est la vérité vous allez retenir cette fille ? Mais cette justice est une horrible justice !

-Il n’y a qu’un cas, monsieur où je pourrais arrêter la chose, ce serait celui où vous signeriez votre déposition; le voulez-vous ?

-Si la liberté de cette femme tient à ma signature, la voici.

Et Victor Hugo signa.

LA femme ne cessait de dire : -Dieu! que ce monsieur est bon ! Mon dieu, qu’il est donc bon !

LIVRE

 

Le souvenir de cette dramatique histoire ne quittera  jamais Hugo. Quand il inventera le personnage de Fantine des Misérables, il introduira dans son récit, sans rien y changer, la scène dont il a été témoin en cette froide journée d’hiver 1841. 

Malgré la gloire, l’embourgeoisement, Hugo ne sera jamais insensible face aux injustices d’où quelles viennent.

LA CHANSON DE FANTINE    Tome I. Fantine – Livre VII. L’affaire Champmathieu – Chapitre 6. La sœur Simplice mise à l’épreuve.

Nous achèterons de bien belles choses
En nous promenant le long des faubourgs.
Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,
Les bleuets sont bleus, j’aime mes amours.

La vierge Marie auprès de mon poêle
Est venue hier en manteau brodé,
Et m’a dit : — Voici, caché sous mon voile,
Le petit qu’un jour tu m’as demandé.
— Courrez à la ville, ayez de la toile,
Achetez du fil, achetez un dé.

Nous achèterons de bien belles choses
En nous promenant le long des faubourgs.

Bonne Sainte Vierge, auprès de mon poêle
J’ai mis un berceau de rubans orné.
Dieu me donnerait sa plus belle étoile,
J’aime mieux l’enfant que tu m’as donné.
— Madame, que faire avec cette toile ?
— Faites un trousseau pour son nouveau-né.

Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,
Les bleuets sont bleus, j’aime mes amours.

— Lavez cette toile. — Où ? — Dans la rivière.
Faites-en, sans rien gâter ni salir,
Une belle jupe avec sa brassière
Que je veux broder et de fleurs emplir.
— L’enfant n’est plus là, madame, qu’en faire ?
— Faites-en un drap pour m’ensevelir.

Nous achèterons de bien belles choses
En nous promenant le long des faubourgs.
Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,
Les bleuets sont bleus, j’aime mes amours.

 

Sources

Choses vues de Victor Hugo.

Biographie de Victor Hugo par Alain Decaux (librairie Académique Perrin).

4 réflexions au sujet de « Les Misérables de Victor Hugo : origine de Fantine »

  1. Article passionnant, parfaitement documenté et merveilleusement illustré !
    Moi qui adore Hugo et qui ait un faible pour Les misérables, j’ignorais ce rapport à la réalité.
    Et puis, cerise sur le gâteau que les couplets de cette chanson !
    Je m’étais rendu en promenade dans ce qu’il reste de la forêt de Bondy, à Montfermeil, voir le lieu dit de la source de Cosette…
    Merci de ce partage.

    • bonjour Pierre,

      J’ai lu récemment la monumentale biographie de VH par alain Decaux. J’ai découvert plein de choses sur sa vie incroyable, c’est vraiment un personnage très romanesque. Après avoir terminé la bio, j’ai mis du temps avant de pouvoir me replonger dans un autre ouvrage.

      merci

      gérard

  2. C’est absolument passionnant! Un article d’une grande qualité comme Gérard en a le secret. Je suis très heureuse de me retrouver de nouveau parmi tes écrits, j’ai de la lecture en retard, je vais peu à peu lire tout ce que je n’ai pas encore lu.
    C’est un très bel article, d’une grande clarté, qui je l’espère sera lu par beaucoup de monde. De gros bisous pour ta famille et pour toi.
    Cendrine

    • bonjour Cendrine,
      VH est vraiment un personnage extraordinaire,par ses écrits bien sûr, mais aussi par sa vie romanesque. Je suis très satisfait que cet article t’es intéressé.

      bises
      gérard

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