Les tambours de Santerre

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Les marches de l’échafaud étaient hautes et glissantes; Louis XVI les monta, soutenu par un prêtre. Les tambours battaient; il leur imposa le silence d’un regard.
D’une voix forte il prononça les paroles suivantes : « je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute; je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France ! ».

Quelques cris : « Grâce ! «  s »élèvent de la foule.

BATTEZ TAMBOURS ! dit une voix que l’on crut longtemps avoir été celle de SANTERRE.

Les tambours battirent.
Taisez-vous ! cria le roi; j’ai encore à parler.
Mais les tambours continuèrent leur roulement.

Le bourreau et ses valets entraînèrent  Louis et l’attachèrent. Il parlait sans cesse avec animation, sans qu’on entendît rien, à cause des tambours.
Le 21 janvier 1792 à 10h22 place de la Révolution, Charles-Henri Sanson, exécuteur des hautes oeuvres de Paris, trancha le cou du roi.

Hinrichtung_Ludwig_des_XVI

Le général  BERRUYER, qui commandait ce jour là, revendiqua, plus tard, la responsabilité du fameux roulement de tambours :  SANTERRE en réalité, n’avait eu qu’à transmettre son ordre et c’était de sa part, vantardise que d’en réclamer « la gloire ».

Par désir de se mettre en scène, le maladroit rivait à toute sa vie le boulet de cette fanfaronnade. Il devint au 21 janvier le « Général roulement » et pire « L’infâme SANTERRE ».

 

Le père du futur général Santerre vient, de Saint-Michel en Tierrache, s’établir à Paris en 1747. Fils de brasseur, il achète la brasserie dite de la Magdeleine  au coeur de la paroisse Saint-Médard.
En mars 1748 il épouse la fille d’un riche brasseur de Cambrai.
Ce fut de ce mariage que naquit en 1752, rue Censier, n°7, Antoine-Joseph.
Malheureusement, le vieux père Santerre perd sa femme et meurt de chagrin le 22 juin 1770, laissant 6 enfants tous mineurs.

Le fils, Antoine-Joseph Santerre, se consacre à des études d’histoire et de chimie. Ces dernières lui firent faire quelques découvertes précieuses pour la fabrication de la bière.

En 1772, alors qu’il a vingt ans, il achète la brasserie l’Hortensia, dont  son activité et sa rondeur en affaires décuplèrent l’importance. Sa bière rouge était célèbre au loin.

Le jeune Santerre tombe amoureux de la charmante fille du brasseur François, dont on lui refuse la main. Santerre voulut mourir: un passant le retint par le pied au moment où il enjambait le parapet du pont de la Tournelle.

Pont de la Tournelle vers 1700.
pont

Melle François de son côté, tombe en désespoir; dans un tel état de langueur, que, par ordonnance du médecin, les parents cédent.

Le couple suscite l’admiration de tout le quartier.
Leur bonheur est de courte durée : au bout d’un an la jolie Mme Santerre meurt.

Santerre reste veuf cinq ans : en 1778, il épouse une demoiselle Deleinte, la vingt-six éme fille d’un bijoutier de la rue Bourg-l’Abbé !
Ensemble ils ont trois garçons : mais elle se montre mère aussi indifférente qu’elle était une épouse acariâtre.

Au début de la révolution, dans la région qui s’étend de la Bastille à la place du trône et de Bercy à Ménilmontant, Santerre est très populaire et aimé.

La prise de la Bastille le fait accéder à la gloire sans qu’il l’eut cherché.

BastilleJBLallemand

Le 14 juillet 1789, Santerre ne participe pas à l’assaut de la Bastille : il se contente d’envoyer ses chevaux pour charrier la paille destinée à incendier les pont-levis.

Cependant, une fois la forteresse prise, c’est chez lui que les vainqueurs portent triomphalement les clefs des tours et les chaînes enlevées aux prisonniers.
Après cette chaude journée la fameuse bière rouge de l’HORTENSIA coule à flots.

Le jour même, dans l’église des Enfants-trouvés, Santerre est acclamé commandant de la garde bourgeoise du district. Sa nomination est confirmée le 29 août à une large majorité.

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De ce jour datent tous les malheurs de Santerre.
Le faubourg Saint-Antoine avait le plus beau capitaine de Paris, mais la brasserie de l’Hortensia n’avait plus de maître.

Une plaque a été apposée au numéro 11 de la rue de Reuilly, à l’emplacement de la maison habitée par Santerre.
Rue_de_Reuilly-Plaque_Santerre

Quand vient le rude hiver de 1792, Santerre transforme ses chaudières en marmites. Il distribue aux nécessiteux pour « cent cinquante mille francs de ragoût. Les patriotes considèrent l’Hortensia comme appartenant à tout le faubourg : la bière y coule à flots gratuits.

Il est devenu l’orgueil et le « père du faubourg ».

Comme on l’a vu, c’est lui, le 21 janvier 1793, qui fut chargé d’escorter le roi de sa prison du temple à l’échafaud avec le fameux épisode des roulements de tambour.

Le brasseur devenu militaire  s’imagine égaler les plus fameux capitaines. Le 13 mai 1793, à la barre de la convention, il expose un projet susceptible d’écraser les Chouans hostiles à la République. Le 18 mai Santerre recevait ses lettres de service pour l’armée de l’Ouest.
Le 9 juin il arrive à Saumur à la tête de son armée. Santerre vêtu de son bel uniforme, parade, caracole, serre les mains tendues quand soudain à 4 heures de l’après-midi les Chouans attaquent les portes du château. La ville est envahie, la déroute est complète. Santerre « s’enfuit à toutes jambes ».

Au musée Carnavalet, Fuite d’Antoine-Joseph Santerre par le dessinateur Jean-baptiste Lesueur (1749-1826).
Santerre

Santerre ne renonce pas et se promet une revanche triomphale. L’occasion se présente le 18 septembre. A la tête six mille cinq cent militaires et de près de dix mille volontaires il est persuadé cette fois d’écraser les Chouans.

Vers neuf heures la troupe, indisciplinée, se met en marche sur une seule colonne, sans éclaireurs. Soudain vingt mille Chouans exaltés fondent sur les troupes de Santerre qui sont mises en déroute.
Nouvelle fuite de Santerre au grand trot de son meilleur cheval !

Le 4 octobre il quitte l’armée et rentre à Paris. De retour dans le faubourg Saint-Antoine il est accueilli par une foule en liesse et à nouveau la bière coule à flot.

Ceci déplut aux gouvernants et Santerre fut écroué au couvent des Carmes. A sa sortie, six mois plus tard, il courut aussitôt au faubourg…. Hélas il trouva l’ Hortensia fermé, sa maison pillée, les scellés sur les portes, la brasserie ruinée.

Mme Santerre était partie, emportant tous les objets de valeur. Pire encore, le faubourg ne s’émut pas de son retour. Tous ces gens qui, si souvent avait fait la fête grâce à sa générosité, passaient, sans tourner la tête, devant la brasserie fermée.

Les années suivantes il ne cessera de réclamer sa réintégration dans l’armée : ses demandes restèrent lettres mortes.

Il mourut le 6 février 1809, rue des Petites-Écuries, chez son plus jeune fils qui l’avait recueilli.

Celui qui fût tant adulé du faubourg Saint-Antoine n’eût pas un ami pour suivre son cercueil.

 

Vitrail église Saint Nicolas à Vihiers, il représente le départ précipité du général républicain Santerre après sa défaite de Vihiers contre les armées vendéennes, le 18 juillet 1793.
Fuite_de_Santerre

 

 Dans La Solitude, vingt-troisième poème du recueil Spleen de Paris (1869), Charles
Baudelaire fait référence aux « tambours de Santerre » : 

« Il y a dans nos races jacassières des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s’il leur était permis de faire du haut de l’échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole. ».

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Manuscrit de Robert Desnos d’un poème qui sera publié dans La Liberté ou l’amour en 1927.

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Antoine Joseph Santerre apparaît à de nombreuses reprises dans le Chevalier de maison-Rouge d’ Alexandre Dumas. 

Santerre apparaît également dans les premières pages du  Comte de Chantelaine, roman historique de Jules Verne et aussi dans le roman Quatrevingt-Treize de Victor Hugo.

 

Á Paris, dans le XIIeme arrondissement, quartier Picpus, une rue porte son nom. 
rue

 

 

Sources.

Vieilles maisons vieux papiers de G. Lenotre *** Librairie Académique Perrin

Le récit de la mort -Gérard Jacquin-  Presses Universitaires de Rennes

 

Une réflexion au sujet de « Les tambours de Santerre »

  1. Un personnage haut en couleurs, ce Santerre! Les courbes sinusoïdales de sa vie sont très bien décrites par ton article remarquablement documenté… Bravo!
    Et l’infortune de Louis XVI me donne toujours un petit pincement au coeur, il ne méritait pas ça… Je pense à ce que j’avais ressenti en visitant la très émouvante, belle et élégante Chapelle Expiatoire…
    Gros bisous Gérard en te souhaitant ainsi qu’à ta famille un excellent week-end de Pâques, amicales pensées
    Cendrine

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