Noël à Paris, vu par le Petit Parisien, il y a 100 ans

Il y a juste 100 ans, le 25 décembre 1912, était publié dans le Petit Parisien un article relatant le réveillon de noël à Paris.  Cet article, d’une actualité confondante, pourrait  être imprimé quasiment tel quel  dans nos journaux en ce Noël 2016.

Le Petit Parisien est un ancien journal très populaire  qui a existé de 1876 à  1944. Il fut l’un des principaux journaux sous la Troisième République et son tirage atteignit 2 millions d’exemplaires, plus fort tirage au monde.

Au delà de l’étonnante actualité de l’article, la surprise provient  de l’apparition soudaine, vers la fin,  de trois vers du poète  Jean Richepin  extraits de Noël misérable.

Cet article,  jusque là d’apparence anodine, apparaît alors comme une critique à peine voilée de la société de consommation et de la pauvreté quelle engendre. 

Voici la retranscription, in extenso, de cet article agrémenté de quelques illustrations :  

LA NUIT DE NOËL.

On a, plus que jamais, réveillonné hier dans
Paris; cette traditionnelle veillée fut
favorisée par une douce température.

Tandis que les tout petits dormaient dans leur lit, rêvant au passage du légendaire
saint Nicolas, grand distributeur de jouets par l’ouverture des cheminées,

Ceux qui  n’ont plus l’âge des illusions fêtaient la nuit de Noël selon la tradition, qui consiste à ne  se coucher qu’à une heure matinale.
A Paris, tout ce qui est joie de rue, manifestation extérieure, fournit un prétexte à  dépense d’argent  et, par conséquent, constitue un bénéfice pour le grand et le petit commerce de la capitale.

Comment passer la nuit pour attendre
l’heure du réveillon ? :
C’est la grande préoccupation de tous les soupeurs.

Les uns, depuis un mois, avaient loué leur place au théâtre ou leur chaise à Saint-Sulpice.

Les églises regorgeaient de monde et  les salles de spectacle aussi, car chacun, selon ses convictions, s’offre une audition de musique sacrée ou profane.

Tous les théâtres ont refusé des entrées.
Les concerts faisaient <plus que le maximum> puisque les couloirs des music-halls
étaient remplis à en faire éclater leur pourtour.

 

Sur l’initiative de Dranem, le joyeux comique, président de la Maison de retraite
des artistes de cafés-concerts, les spectateurs  furent imposés de la modique somme de  cinq centimes par place dans la plupart des théâtres de Paris.

Cette légère contribution qui permettra de soulager bien des infortunes fut versée de bon coeur par tous ceux  auxquels elle fut réclamée.

Cochers, chauffeurs, bouquetières, marchandes d’oranges et la série des petits métiers  exercés sur la voie publique à l’occasion des jours et des nuits de fête, firent tous de bonnes affaires, dans cette soirée favorisée par un temps extrêmement doux et qui ne fut troublée que par une averse, à l’heure du dîner.

 

A minuit, ce fut la ruée générale dans les restaurants.

La plupart de ces établissements, en prévision de  la cohue et afin d’éviter
les complications dans le service, avaient établi des soupers à prix fixe.

Toutes les bourses pouvaient se satisfaire, car les prix variaient depuis deux francs, dans les faubourgs, jusque vingt-cinq francs dans certains hôtels des Champs-Elysées.
Jusqu’au matin, il y  animation grande dans tout Paris, et l’on fêta gaiement le  joyeux réveillon.
Sonnez cloches, cloches sonnez..
Le pauvre diable dans son nez
Entend carillonner le rhume ……
a chanté Richepin dans son Noël païen.

 

Hier, la clémence de la température évita aux malheureux
tout rhume de cerveau et les sans-gîte firent bonne soirée rien qu’à ouvrir et
fermer des portières.

 Eux aussi purent réveillonner.

Article collectif, non signé, paru le 25 décembre 1912 dans le Petit Parisien.

 

 

Noël misérable de Jean Richepin.

Noël ! Noël ! À l’indigent
Il faudrait bien un peu d’argent,
Pour acheter du pain, des nippes.
Petits enfants, petits Jésus,
Des argents que vous avez eus
Il aurait bourré bien des pipes.

Noël ! Noël ! Les amoureux
Sont bien heureux, car c’est pour eux
Qu’est fait le manteau gris des brumes.
Sonnez, cloches ! cloches, sonnez !
Le pauvre diable dans son nez
Entend carillonner les rhumes.

Noël ! Noël ! Les bons dévots
S’en vont chanter comme des veaux,
Près de l’âne, au pied de la crèche.
Notre homme trouverait plus neuf
De manger un morceau de boeuf,
Et dit que ça sent la chair fraîche.

Noël ! Ça sent les réveillons,
Les bons grands feux pleins de rayons,
Et la boustifaille, et la joie,
Le jambon rose au bord tremblant,
Le boudin noir et le vin blanc,
Et les marrons pondus par l’oie.

Et le misérable là-bas
Voit la crèche comme un cabas
Bondé de viande et de ripaille,
Et dans lequel surtout lui plaît
Un beau petit cochon de lait…
C’est l’enfant Jésus sur sa paille.

Noël ! Noël ! Le prêtre dit
Que Dieu parmi nous descendit
Pour consoler le pauvre hère.
Celui-ci voudrait bien un peu
Boire à la santé du bon Dieu ;
Mais Dieu n’a rien mis dans son verre,

Noël ! On ferme. Allons, va-t’en !
Heureux encore si Satan,
Qui chez nous ces jours-là s’égare,
Te fait trouver dans le ruisseau
Quelque os où reste un bon morceau
Et quelque moitié de cigare !

Noël ! Noël ! Les malheureux
N’ont rien pour eux qu’un ventre creux
Qui tout bas grogne comme un fauve,
Si bien que le bourgeois, voyant
Leur oeil dans l’ombre flamboyant,
Au lieu de leur donner, se sauve.

Jean RICHEPIN, La chanson des gueux, Fasquelle, 1876.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 réflexions au sujet de « Noël à Paris, vu par le Petit Parisien, il y a 100 ans »

  1. Bonsoir Gérard,

    Je venais vous souhaiter un très joyeux Noël, ainsi qu’à votre femme, et je découvre votre article passionnant qui est, comme vous l’écrivez, d’une confondante réalité… Ce qui est impressionnant, dans l’histoire humaine, c’est la notion de cycle et de répétition… Il y a beaucoup de joie en cette soirée et beaucoup de tristesse aussi, dans le coeur des personnes seules… Les personnes souffrantes espèrent bien du répit, leur entourage aussi, j’en sais quelque chose, mais ce soir je suis très joyeuse et je vais essayer de profiter au mieux d’un petit répit qui est un merveilleux cadeau!
    Je vous souhaite tout le bonheur possible et je vous remercie pour vos pensées d’amitié, votre gentillesse et votre fidélité.
    Très joyeux Noël!
    Bisous
    Cendrine

  2. Je relis, cher Gérard, votre article avec un grand plaisir. Il fourmille de détails et de documentation, je vous dis bravo.
    Excellent week-end et surtout une très belle année 2013 pour votre femme et pour vous!
    Bisous
    Cendrine

  3. Merci Cendrine,

    je vous présente tous mes voeux de bonheur pour cette nouvelle année.
    Continuez, s’il vous plaît, à nous émerveiller avec vos articles d’une qualité exceptionnelle.
    bises
    gérard

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