31 juillet 1914, assassinat de Jean Jaurès au café du Croissant

Depuis longtemps déjà vingt heures ont sonnés, quand Jean Jaurès,  qui sort de son journal  L’Humanité, ou il est venu prendre communication des dépêches de l’après midi, entre au café du Croissant qui se trouve au coin de la rue du même nom et de la rue Montmartre, au 146 dans le 2éme arrondissement.

Derrière une fenêtre ouverte, deux tables sont libres, Jean Jaurès s’y installe en compagnie de plusieurs collaborateurs.

Nous entendons « Jaurès »  du dernier album de Jacques Brel, sorti en 1977, un an avant sa mort.

La soirée bat son plein , dans la salle l’animation est grande. Des banquettes bondées montent des discussions fiévreuses.

A un moment donné, Ernest Poisson rédacteur à L’Humanité, ayant machinalement levé les yeux remarque que derrière Jaurès le rideau s’agite.

Deux fois, dans l’ouverture du rideau soulevé, il distingue une tête jeune, très pâle. Ce ne fut qu’une vision vague et brève.

Soudain une main passe qui tient un revolver.

A 21 HEURES 40, deux détonations retentissent, Jaurès s’affaisse, le visage sur la table.

Ernest Poisson témoigne: < j’entendis un cri indéfinissable qui devait être perçu à plusieurs centaines de mètres, puis quatre mots hurlés, glapis, puissant, férocement, répétés deux fois : « Ils ont tué Jaurès, ils ont tué Jaurès ! ». C’est ma femme Marguerite qui la première a recouvré la parole>.

« Ils ont tué Jaurès, ils ont tué Jaurès »,  cri repris par la foule et  dans la presse.

On transporte le malheureux directeur de L’Humanité sur une table. Des soins lui sont prodigués …. inutile hélas !

 

Ernest Poisson bondit, hors du café et saute sur l’assassin qui vient de se débarrasser de son arme, un Smith et Wesson contenant encore 3 cartouches.

Les agents Marty et Bardet éprouvent les plus grandes difficultés à arracher le prisonnier des mains de la foule qui veut le lyncher. Ils le jettent dans un taxi et se font conduire au commissariat de la rue du Mail du 2éme.

Interrogé, par le commissaire Gaubert,  Villain  consent à décrire les circonstances du meurtre qu’il vient de commettre, mais refuse de donner son identité.

A minuit il est conduit à la police judiciaire.

Arrivé au quai des Orfèvres, pressé de question par le juge Drioux, il finit par déclaré :  <je suis Raoul Villain  né le 19 septembre 1885 à Reims. Mon père exerce les fonctions de greffier du tribunal civil. Ma mère est depuis 20 ans pensionnaire d’un asile d’aliénées. Je suis élève de L’école du Louvre section archéologie>.

Il termine en déclarant aux enquêteurs  : <J’ai le sentiment du devoir accompli. J’ai voulu dans les circonstances aussi graves que celles que nous traversons, supprimer un ennemi de mon pays>.  

 

 

Villain fut  militant du Sillon, mouvement chrétien social de  Marc Sangnier condamné par Pie X en 1910,  puis adhérent de la  « Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine », groupement d’étudiants ultra-nationalistes d’extrême droite, et partisan de la guerre.

Mais, autant que la balle du revolver de Raoul Villain, c’est le rejet qu’il suscite à droite et la haine que lui voue l’extrême droite qui assassinent Jaurès le 31 juillet 1914 :

 <Jaurès «a quitté à demi la France… sa pensée est allemande plutôt que française» (Barrès).

«Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès» (Péguy).

Les actes de Jaurès «méritent les notations d’infamie» (Maurras).

Ces sentiments s’exacerbent à l’occasion du congrès socialiste de Bruxelles, le 28 juillet, quand Jaurès tente en vain de convaincre ses camarades allemands de refuser la mobilisation.

Sous la plume de Léon Daudet, l’Action française  du juillet écrit alors: «Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique, mais que M. Jaurès soit pris de tremblement.»

 

Raoul Villain est incarcéré en attente de son procès durant toute la Première Guerre mondiale.

Dans un contexte patriotique, après cinquante-six mois de détention préventive, il est acquitté lors de son procès devant la cour d’assises de la Seine par un jury populaire, après une courte délibération, par onze voix contre une, le 29 mars 1919.

La veuve de Jaurès, partie civile, est condamnée aux dépens.
Raoul Villain s’exile  sur l’île d’Ibiza dans les Baléares, où les locaux le surnomment « le fou du port ».

Peu après le début de la guerre d’Espagne en juillet 1936, l’ile tombe rapidement aux mains des franquistes, puis est reconquise par les républicains, qui la quittent rapidement.

Celle-ci est alors reprise par des groupes anarchistes, mais l’île est bombardée par l’aviation franquiste et dans le chaos, le 13 septembre 1936, les anarchistes l’exécutent pour espionnage au profit de l’armée franquiste, sans que l’on sache s’ils savaient qui il était.

 

Le 31 juillet 1914, Raoul Villain, petit homme insignifiant, a assassiné l’homme sans doute le plus populaire de toute l’histoire de France.

La mort de Jaurès, 3 jours avant le début de la 1ére guerre mondiale, précipite le déclenchement des hostilités en facilitant le ralliement de la gauche, y compris celui de beaucoup de socialistes qui hésitait à faire l’union sacrée. La grève générale n’est pas déclarée.

 

 

 

Né à Castres en 1859, le plus célèbre homme politique tarnais a laissé une empreinte indélébile à Carmaux, dont il fut le député.

Statue de Jean Jaurès. Monument à Carmaux.

 

Il fut inhumé au cimetière des Planques où la ville d’Albi fit construire un monument.  Jaurès y reposa jusqu’en novembre 1924, date du transfert de sa dépouille au Panthéon. Le cénotaphe de Jaurès reste un lieu de mémoire incontournable pour tous les admirateurs de sa pensée.

 

Le dimanche 23 novembre 1924 la dépouille de Jean Jaurès est conduite au Panthéon.

 

JAURES.

Jacques Brel -1977.

Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s´appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l´absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d´être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître

Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?

On ne peut pas dire qu´ils furent esclaves
De là à dire qu´ils ont vécu
Lorsque l´on part aussi vaincu
C´est dur de sortir de l´enclave
Et pourtant l´espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu´à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur

Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?

Si par malheur ils survivaient
C´était pour partir à la guerre
C´était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu´ils aillent ouvrir au champ d´horreur
Leurs vingt ans qui n´avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l´ombre d´un souvenir
Le temps de souffle d´un soupir

Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?

 

Sources :

France Inter Au fil de l’histoire : Jaurès émission du 25/07/2011

Jean Rabaut : 1914, Jaurès assassiné aux éditions Complexes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7 réflexions au sujet de « 31 juillet 1914, assassinat de Jean Jaurès au café du Croissant »

  1. Bonjour,

    Après avoir quelques-uns de vos articles, tous plus intéressants les uns que les autres, je me permets d’ajouter votre trè intéressant blog sur la page liens de mon blog.
    Bonne continuation !

  2. Bonsoir Gérard,
    J’ai lu avec passion votre article qui témoigne d’un remarquable travail de recherches mais pas seulement. Vous tenez le lecteur en haleine et vous lui faites ressentir l’évènement avec une formidable intensité.
    Peut-être est-ce une forme de naïveté mais je me demande toujours comment des gens peuvent commettre des gestes criminels parce qu’ils ne sont pas d’accord avec certaines idées? La politique cristallise tant de haine que c’en est effrayant!!!
    Je vous remercie pour cette passionnante lecture. Amitiés
    Cendrine

    • Bonjour Cendrine,
      je suis ravi que vous ayez apprécié mon article. Vous avez parfaitement raison, la passion politique entraine trop souvent vers des dérives incroyables. L’une des leçons à retirer de cet assassinat, c’est l’irresponsabilité de certains leaders ou intellectuels, dont les propos haineux donnèrent des idées de meurtre à un esprit faible comme Villain.
      encore merci de m’avoir lu

      gérard

  3. Merci Paupiline,

    votre message me fait très plaisir. Je pars à la découverte de votre blog, esthétique et au contenu très riche. Amateur de spectacles, je vais suivre avec intérêt votre association culturelle.

    je m’empresse de mettre un lien vers votre blog.

    gérard

  4. Grand merci pour vos informations, mais des questions restent pour moi sans réponse:
    – qui avait interet à la guerre, qui en a tiré profit?
    – auprès de qui Villain s’est-il procuré son arme?
    – à l’époque, cette arme était courament utilisée par ? Sociétés de tir ? Certains services de la police ? de l’armée ?
    Vous le comprenez , je pense que la version officielle est « éclaircie », que Villain ait été un être dérangé ne fait pas de doute, mais il y a des blancs pour moi incomprenhensibles. Combien de personnages important ont été assassinés par des fous ?
    Enfin, merci encore pour votre article qui m’a profondément ému.

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